Sarah*, 70 ans, souffre de solitude depuis sa retraite. «Un matin, en me réveillant, je me suis mis à pleurer». Et elle a recommencé, tous les matins… «J’ai eu peur et besoin d’aide». Aujourd’hui, avec le soutien d’un psychologue et d’un traitement, elle va mieux et cherche un nouvel équilibre. Elle partage son expérience pour aider d’autres personnes à préparer au mieux cette étape de vie.
Entretien réalisé par Christian Chevrolet, journaliste retraité et blogueur Info Seniors Vaud.
À l’aube de ses 70 ans, Sarah* le sait: elle bénéficie de quelques privilèges. Elle habite un appartement en plein centre-ville dans un calme absolu avec une vue verdoyante. Elle peint avec bonheur de très belles toiles qui ornent ses murs. Elle anime un atelier d’écriture. Sa santé souffre certes de quelques bobos, mais on peut globalement la qualifier de « bonne ». Elle n’a pas de souci d’argent. Et surtout, elle a beaucoup, beaucoup de très beaux souvenirs, qu’elle livre avec autant d’enthousiasme que de nostalgie.
Des très beaux souvenirs… Et c’est peut-être là que le bât blesse pour Sarah, sans conjoint et sans enfant : le fait que ce sont précisément des souvenirs et qu’une fois coupée des relations directement liées au boulot, elle ne parvient plus à vivre des choses qui permettraient d’en créer de nouveaux. «Franchement, j’étais préparée à tout, mais pas à ce coup de massue. Je n’étais certes pas très excitée à l’idée de quitter un travail que j’adorais, mais je me suis dit que ce serait autre chose, une nouvelle forme de liberté…».
Un espace de liberté, puis le vide
Tout avait pourtant bien commencé. Une enfance et une adolescence heureuse, des études conclues avec succès, puis quarante années de travail, notamment dans l’enseignement, où elle s’est donnée sans compter mais où, elle en est convaincue, elle a aussi beaucoup reçu. Avec bien sûr, ici et là, quelques problèmes à régler, ne serait-ce que parce que – Sarah le souligne elle-même – elle est plutôt cash. «Mais je n’ai jamais dévié d’une ligne à laquelle je me tiens aujourd’hui encore : aimer profondément les gens que je côtoie, que ce soit des élèves, des collègues ou des proches. Le respect de l’autre, c’est absolument fondamental».
Voilà vraisemblablement pourquoi à l’heure de la retraite, elle a vécu encore un très beau souvenir : comme elle aime les fleurs et qu’elle en avait toujours sur son bureau, toutes ces collègues féminines ont porté une robe fleurie pour son dernier jour de travail. Elle se le rappelle avec émotion, mais aussi comme la première étape d’un monde qui était en train de changer. « Comprenez bien : je ne me sentais pas vieille, je n’ai d’ailleurs toujours pas l’impression de l’être. Bien sûr, je suis moins jolie, les rides arrivent, toutes ces choses… je ne suis pas dupe. Mais je suis encore vive d’esprit, j’ai des envies. Et les premiers mois, je me suis vraiment satisfaite de cet espace de liberté quasi sans limite ».
Pourquoi les premiers mois seulement? «Vraisemblablement parce que je suis seule, sans conjoint et sans enfant. Bien sûr, au début, on revoit quelques collègues, on cherche à maintenir le contact avec ceux qui sont devenus des amis, mais tout ça s’étiole et on se retrouve de plus en plus seule. Et croyez-moi (elle pleure), pour quelqu’un qui aime tant les autres, c’est une véritable souffrance. Alors, finalement, cette liberté, on la trouve trop cher payée».
Tous les matins en pleurs
Le point culminant arrive Il y a deux ans, lorsqu’elle s’est réveillée en pleurant. Et ça l’a repris, tous les matins. « C’est là que j’ai compris qu’auparavant, ma vie était remplie par le travail. Je voyais des gens, c’était vivant. J’avais l’illusion de ne pas être seule. Je pouvais être moi-même, sans besoin d’arrondir les angles. Je le sais : j’ai la parlotte facile et tendance à prendre trop de place. Quelqu’un de très proche m’a dit un jour : je ne dis plus rien, parce que tu le dis tellement mieux que moi… Cela aurait dû m’interpeller. Si j’en avais vraiment pris conscience plus tôt, peut-être que des gens ne se seraient pas éloignés de moi ».
Sarah est cependant sûre d’une chose: elle n’a pas changé. Elle a pris du recul, elle a beaucoup réfléchi, notamment avec un psy, compris bien des choses mais elle est restée celle qu’elle a toujours été, avec «ses valeurs», comme elle aime à le répéter. «Simplement, je suis seule. Vous comprenez? Seule, sans conjoint, et sans enfant, ce qui a été mon plus gros chagrin. Et par la force des choses, sans petits-enfants aussi. Et là-contre, vous pouvez faire ce que vous voulez : fréquenter des lieux où l’on peut partager, vous déplacer, vous occuper à tout bout de champ… Ce ne sera toujours qu’un pansement: vous êtes hors-norme».
Mais lorsqu’on a eu une vie remplie d’amis, n’est-il pas possible de les garder une fois la retraite atteinte, et ainsi se sentir moins seule? «Oui, j’en ai encore, heureusement. Mais j’en ai tant perdu, peut-être par ma faute, allez savoir. J’ai longtemps eu peur qu’on me dise non, qu’on m’écarte. Alors, souvent, je n’ose pas demander, insister, renouer le contact. Et parmi ceux qui, comme moi, sont censés avoir désormais tout leur temps, il y en a plein qui sont en fait très occupés par la garde de leurs petits-enfants. D’autres cherchent à vous entraîner dans leur course à l’occupation: non, je n’ai pas envie d’aller faire une thalasso…, désolée, je ne peux plus skier…, du bénévolat, pourquoi pas, mais pas pour combler un vide, parce que j’aime et que cela correspond à mes valeurs…».
Se préparer: un vrai travail
Oui, Sarah a beaucoup réfléchi. Et elle continue à le faire, jour après jour. «C’est comme ça que je pourrai sortir de l’ornière: je ne vais pas rester triste tout le reste de ma vie… Aujourd’hui, grâce aux médicaments et à mon psy, je vais clairement mieux. Je dois poursuivre. Apprendre à aller vers l’autre sans craindre non pas d’être rejetée, mais écartée. Apprendre à chercher ce qui cloche chez moi plutôt que chez l’autre. Apprendre à parler moins, à écouter plus. Autant de choses que j’aurai dû saisir avant la retraite déjà, mais qui se sont imposées à ce moment seulement. Je regrette de ne l’avoir pas compris plus tôt».
Plus tôt… Pourquoi cela n’a-t-il pas été possible? N’a-t-elle pas, elle qui baignait dans un milieu plutôt propice à cet effet, «préparer» sa retraite en la voyant se pointer? «Oui, j’ai suivi un cours de trois jours offerts par le canton. J’y ai entendu tout ce que je savais déjà sur le 2e et le 3e pilier et beaucoup de théories plutôt classiques sur la façon de désormais gérer son temps. Il faudrait aller beaucoup plus loin, mais ce ne serait possible qu’en individualisant le travail, en se centrant personnellement sur chaque individu. Quels sont mes intérêts? Comment les développer? Quelle stratégie mettre en place pour y répondre dans ma situation particulière?
Ce n’est toutefois pas suffisant. Il y a encore tout le problème du réseau d’amis qu’il faut absolument entretenir. Et croyez-moi, ça, ce n’est pas de la tarte ! Je me souviens d’avoir réuni deux grandes amies autour d’un repas pour parler de ma solitude. On s’est entièrement livrées et on a pleuré toutes les trois… Mais depuis, on ne s’est jamais revues. Quand on bossait, on se voyait tous les jours et notre amitié suivait ce rythme. Aujourd’hui, c’est le désert..».
Un très gros changement
Sarah le dit: elle a encore besoin de temps. Elle le répète aussi: ça va beaucoup mieux. «Mais Dieu que ça a été dur, et combien ça l’est encore parfois ! Quand j’entends des gens me dire qu’ils se réjouissent d’arriver à la retraite, j’ai appris à me taire mais n’en pense pas moins…».
Alors, quel message aimerait-elle transmettre à une personne qui s’apprête à vivre la même situation qu’elle? «Qu’elle doit s’attendre à un gros, à un très gros changement. Et qu’elle doit faire très attention aux illusions que la retraite engendre souvent, notamment à celles qui sont entretenues par les proches ou ceux qui sont censés vous aider à franchir le cap! Qu’elle doit elle-même identifier ses envies, ses projets et voir comment elle pourra les accomplir, en résistant aux conseils des autres qui tentent d’imposer leurs envies et leurs projets à eux. Mais en même temps, ne surtout pas permettre au temps de creuser la distance avec ses amis, de ne pas hésiter à les relancer en restant comme l’on est, avec évidemment les inévitables changements dus à l’âge, et donc, réciproquement, en acceptant les autres comme ils sont, avec eux aussi les adaptations nécessaires à leur nouvelle vie».
* Prénom modifié.
L’encadré d’Info Seniors Vaud
Si ce témoignage vous parle, quelques pistes concrètes:
- A l’approche de la retraite, on pense souvent à préparer ses finances. Il est tout aussi important de préparer son réseau social, ses habitudes de vie et ce qui donnera du sens à ses journées.
Il peut être précieux d’avoir en tête des envies personnelles, des projets ou des activités futures, en tenant compte de sa santé et de ses moyens.
Dans le canton de Vaud, plusieurs organisations proposent des activités, rencontres et soutiens pour les personnes retraitées. - Si tristesse, anxiété ou isolement persistent à la retraite, n’hésitez pas à en parler et à consulter votre médecin traitant.
- Le site www.psy-health.ch propose des informations accessibles et des ressources pratiques pour mieux comprendre la santé mentale et savoir où trouver de l’aide.
En cas d’urgence ou de grande détresse: - Urgences psychiatriques Vaud: 0848 133 133
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